mardi, septembre 12, 2006

L'innommable article

Mon dieu, MON DIEU, POURQUOI FAUT-IL QUE J'ECRIVE???

Pourquoi le monde entier veut-il me forcer à scrabouiller des sales mots dans des moches phrases le long d'écrans ridicules? Est-ce pour m'obliger à montrer à la face du monde l'inanité de ma verve bileuse? Pour me prouver que je ne suis rien, me forcer à gnagnagna-assumer mes actes? Oui mais aussi pourquoi, pourquuoàooiiiii? Ais-je créé ce foutu blog?

Cet article, amis obligeurs, vous est dédié. Chaque mot, frappé avec hargne sur mon clavier qui couine d'innocence, vous est adressé. Chaque virgule ! Tenez, celle-là, et celle-là aussi, et tous-ces-traits-d-union, volent comme de minuscules fléchettes ottomanes en votre direction pour vous clouer à votre chaise et vous entendre dire : "ciel, il a raison, pourquoi l'avons-nous forcé?".

Je vous entends. Si, je vous entends - la rage affûte l'ouïe, c'est bien connu.
"Gnagnagna, des fléchettes ottomanes ça n'existe pas"
"Gnégnégné, j'étais assis(e) sur un tabouret"
"Gnougnougnou, y'a que les clous qui clouent"
etc, etc, etc

Parce qu'EN PLUS, il faudrait que je tienne des propos pertinents?? vous ne manquez pas d'air ; non, sans blague, vous êtes gonflés. Ecrire, être pertinent, pourquoi pas les souliers cirés et la raie au milieu, heeiiiin? Ah, rrahh, mon coeur, mon pauvre coeur. Vous m'aurez jusqu'au trognon.

Trente-sept ans que je tiens ce blog, à écrire - à intervalles respectables, il est vrai- des papiers de fond, qui font la part des sujets d'actualité (les carreleurs), de la poésie (le printemps) et de la philosophie ottomane. Trente-sept ans que je me creuse à vous pondre des articles fouillés, documentés, de petites perles d'analyse et de puissance prospective ! Mais il vous en faut toujours plus, il manque toujours ce foutu texte qui vient après le dernier texte. ET vous l'appelleriez comment, d'abord? Le prochain? FAUX, le prochain n'est pas encore écrit. Le dernier? FAUX itou, le dernier était déjà écrit. Alors celui-là n'a pas de nom, c'est l'innommable article.



Un soir scrobouilleux d'ignoble bouillasse nous déambulions, cahin-cahas, Nifule et moi. Nous avions fini nos derniers rogatons la veille et la faim, terrible, tenace, nous tenaillait. Mes tripes tuyautaient depuis le petit matin et j'entendais l'orgue de Nifule tubuler de détresse. C'est pourquoi à cette heure où les honnêtes gens ronflassent, nous étions en maraude, ma Nifulette et moi.

Un rat? Une pustule? Nous étions trop épuisés pour courser quoi que ce soit; même ce petit saloupiaud de Jacquelard, le nain au furoncle mal placé, avait échappé à nos morsures avides une heure auparavant. De quoi, Mé Diou, nous nourririons-nous?

Nous attendions que la Chance, cette infâme garce, nous tende la main - au moins aurions-nous pu ronger ses ongles en espérant y trouver un reliquat de graisse, un sédiment de mie de pain - n'importe quoi, qui aurait comblé le vide sidéral qui nous tenait les entrailles. Mais la chance avait passé toutes ses heures; il a donc fallu nous résoudre à la dernière extrémité.

Mauvais, j'ai tourné l'oeil unique qui me restait vers Finuline, ma funambulôte à moi, la tendre et unique cordelette qui me retenait au monde des vivants. Elle aussi me regardait, oscillant entre l'indécision et la pulsion soudaine. Instant cristal, seule pureté entre nos deux masses fangeuses - et le basculement.

Nous nous sommes jetés l'un à la gorge de l'autre, mordant, griffant, attrappant ce que nous pouvions de nos mains crochues et noirâtres; tandis qu'elle me tenait par la tignasse, à en sucer les mèches pour récupérer la vermine, je lui arrachais un lambeau de peau grise au niveau de l'épaule, et du dos, et de son fessier miséreux. En grognant comme des animaux, nous avons ainsi livré bataille, notre souffle court et rauque rythmant les rounds, chacun guettant un affaiblissement de l'autre sans jamais oublier de bouffer tout ce qu'il pouvait lui râcler. Le tableau final nous a vus face à face au milieu de la lune horrible et mauve; elle, la bouche pleine de la croûte qui avait fait les beaux jours de mon moignon gauche et moi, rattrapant d'un coup de langue avide les gouttes de sang noir que j'avais ponctionnées à sa gorge écailleuse.

Un ultime râle, une étreinte finale, et nous voici tous deux précipités dans les égouts. Là, je noie la bête avec les forces qu'il me reste puis, exangue, vidé de mes forces, je m'écroule aux côtés de la dépouille de ma finuline pour finir cette nuit totale.

Je vous écris, à présent ; j'ai bien profité. Sa chair a nourri ma chair et m'a permis de tenir trois jours, trois jours durant lesquels j'ai volé, rapiné, égorgé plus souvent que ne sonne la cloche des heures de chance afin d'amasser dans l'égoût de quoi tenir cent ans. (Mes yeux pâles chavirent parfois, puis se reprennent; je rattrape d'un coup de manche la bave qui me coule au menton, et je poursuis ma page). Les gens du quartier d'en haut, au dessus du pavé, m'ont nommé le caïman; cela me flatte, bien sûr, et me renforce dans la conviction que chacun, chacune peut trouver au tréfonds de soi-même l'animal qui sommeille.

Mais il faut que je vous quitte - non par nécessité, j'ai de la chair putride à ne savoir qu'en faire - mais par pur plaisir, par jouissance anticipée ; c'est que j'entends, là haut, des pas qui battent le pavé. Et mon instinct de bête, celle que j'ai si bien su réveiller, me pousse sur mes quatre pattes gourdes pour que je file de l'avant, que j'attrape l'échelle... lentement, que je passe le soupirail en fixant le dehors de mes petits yeux sournois... que je la repère, ma proie, finule... finuuule... sifflé-je entre mes dents. Et l'être innocent qui sautillait au dehors s'approche, confiant... finule... finuuule... il penche la tête, curieux, pour regarder dans le trou. Le HAAAAAP.

11 commentaires:

Son' a dit…

Hello Cômi, Mamichka se félicite de tes talents de poète et de conteur, probablement hérités d'un grand-père semi-animal.
J'attends "d'autres délire" (j'ai pas le droit de dire prochain, dernier et tout un tas de qualificatifs pourtant adéquats)

musy a dit…

magnifique texte de haine putride!
écris donc un texte pour halloween! des générations de gosses en feront des cauchemars!
si tu as trop faim viens à la maison qu'on te donne quelques têtes de singes à dévorer
musy la fouine

Loïc a dit…

Son', tu ne peux pas non plus dire d'autres car ils seront intégrés à l'ensemble dont "les autres" se distingueraient pourtant...
Merci Khômir de ce magnifique texte ! Et tant pis pour les Ottomans :-(

Son' a dit…

Bon anniversaire, sale monstre dégénérescent et purulent ! Je t'aurai bien offert une gerbe de croûtes de moignons ou une brassée rognures d'ongles de doigts de pied, mais j'étais en hypoglycémie tout à l'heure...

musy a dit…

bon zanni
musy

Richard P. O'Brien a dit…

Un article enfin est publie. Ce blog permet a moi de mieux apprendre la langue du francais : je toujours trouve des mots interessants et rarement habituels. Il etait longtemps depuis le article avant. Merci !

Son' a dit…

En fait, Cômi, t'auras jamais eu autant de succès qu'en publiant ce "non-article" qu'on t'a extorqué ;-)
à quand un prix Goncourt des Blogs ? Tu as tes chances...

Blanche a dit…

mmmhh... ignoble et putride, mais j'aime beaucoup ce doux nom de Nifulette.

A-C a dit…

gnangnagnan, comment ne pas manquer d'air et être gonflé alors qu'on est cloué ?
Texte ignoblissime qui montre que l'altitude montmartienne peut avoir des effets insoupçonnés et pousse à la créativité...mais c'est caïman la même chose ;-)

musy a dit…

c'est une bonne idée, tiens, après une hyène virtuelle, tu veux pas un mignon petit caïman domestique?
musy

John L. O'Sullivan a dit…

Bravo a le auteur de ce article. Je aime beaucoup les sites des francais. Cela est toujours amusant et décontractant. Tu as a continuer encore. Ce que tu fais est tres appreciable. Ca aide moi a progresser dans le francais comme mon ami Dick.