Seul face à la bête, le lieutenant se juge en situation délicate. Il jette un regard inquiet à la secrétaire qui, après une moue de sympathie apitoyée, tente de sortir du bureau mais se trouve coincée pile sous l’aisselle gauche de la doyenne qu’un grattement discret travaillait depuis deux minutes. Tandis que ses jambes, dépassant à peine, se débattent en vain pour forcer la sortie, elle tente désespérément de mordre la masse adipeuse qui l’étouffe puis tourne de l’œil.
Phébert est pris d’une folle envie de mâchonner son crayon fétiche et tend la main vers son bureau ; Kawasa-Ti, impériale, happe le crayon et l’enfourne dans sa bouche béante en hurlant : « Nous feux zécplicatons ! » en postillonnant des copeaux de bois.
Phébert, ivre de rage et d’impuissance, se lève d’un bond à moins de dix centimètres de ce visage bouffi qui mastique en le transperçant de petits yeux inquisiteurs ; ignorant le danger, il monte sur sa chaise, lève les bras au plafond et se met à hurler à son tour :
« Depuis des jours ces femmes disparaissent ! Je subis un harcèlement moral quasi-quotidien de la part des associations de protection des animaux ! Je n’ai plus de nouvelles de mon épouse depuis une semaine – et vous, vous mangez mon crayon !
(il se met à arpenter sa chaise de long en large, tournant comme un souriceau dans un pot de confiture) On me demande de conseiller l’Académie pour la masculinisation de l’ensemble du dictionnaire ; un groupuscule d’infiltrés Westphaliens tente de déstabiliser l’ordre public ; l’Assemblée Nationale veut voter une loi pour permettre aux hommes en surpoids de se faire injecter des hormones féminines en vertu du droit au libre arbitre et de l’inaliénation des libertés individuelles ; la rue campe sous mes fenêtres en braillant et peut voir mon supérieur uriner le long des plates-bandes, ruinant le peu de crédibilité qui restait à la police française aux yeux de ses concitoyens ; ma fille a déclaré à un torchon de la presse people que je l’avais morniflée en lui disant : « Sois grosse et tais-toi ! » – et vous, vous mangez mon crayon fétiche !!
(élan lyrique, montée dans les aigus) Depuis dix jours, une journaliste de Paris Match est cachée dans mon armoire normande pour m’arracher des confidences sur « l’affaire du siècle » ! Depuis dix jours, on m’accuse par lettres anonymes de garder par devers moi un secret qui pourrait sauver la cause des grosses dondons de votre genre ! Depuis dix jours, la concierge fait de la rétention de courrier parce que je refuse de lui donner le stimulus qui l’aiderait à retrouver sa jeunesse de pou fringuant, elle qui a toujours été si courtoise et serviable avec moi et ma pauvre femme, paix à son âme mais-où-la-cachez-vous donc ? ! Et vous (le ton monte encore d’une octave), vous (le ton vire à l’hystérie), vous ooosez mâcher mooon crayooon !!! »
Fou de rage, Phébert se jette sur Kawasa-Ti et tente de l’agripper par le bourrelet arrière. La sumo récupère placidement le petit rat qui lui agace la nuque et le fait virevolter jusqu’à le placer nez à nez avec elle. Lui, suspendu par le pied, tente de ses poings minuscules de porter de terribles coups à son adversaire; elle, bonasse, se contente de le gratifier d’une large claque au travers du museau.
Puis elle le secoue pour le ramener à lui et lui dit, calmement : « si caché vous détient, dire à Misa Shiwashi, plus vieille entre nous. Pas le sens, ni comprend mais la vérité du mot ». Son adjointe traduit paisiblement : « Les sages oreilles de notre doyenne, l’avisée Misa Shiwashi, sauront entendre le secret dont vous êtes le tragique détenteur ; la véracité du Verbe s’exprimera par votre bouche sans que les effets terribles du sens ne l’affectent, car elle est sourde. Ainsi seront liés par un échange dont la pureté, telle le papillon flottant au gré du doux vent rose insufflé par Nawa-Shina, poète du roc acide et de la noire terre sauvage, égale celle de l’Eau Notre mère, nos intérêts vitaux. Si l’offre que nous présentons à votre arbitre ne sied pas à l’auguste incarnation qu’habitent vos sens, nous nous retirerons, discrètes comme la grue qu’un pâle nuage d’hiver a su masquer aux yeux scrutateurs du prédateur embusqué ».
Phébert est pris d’une folle envie de mâchonner son crayon fétiche et tend la main vers son bureau ; Kawasa-Ti, impériale, happe le crayon et l’enfourne dans sa bouche béante en hurlant : « Nous feux zécplicatons ! » en postillonnant des copeaux de bois.
Phébert, ivre de rage et d’impuissance, se lève d’un bond à moins de dix centimètres de ce visage bouffi qui mastique en le transperçant de petits yeux inquisiteurs ; ignorant le danger, il monte sur sa chaise, lève les bras au plafond et se met à hurler à son tour :
« Depuis des jours ces femmes disparaissent ! Je subis un harcèlement moral quasi-quotidien de la part des associations de protection des animaux ! Je n’ai plus de nouvelles de mon épouse depuis une semaine – et vous, vous mangez mon crayon !
(il se met à arpenter sa chaise de long en large, tournant comme un souriceau dans un pot de confiture) On me demande de conseiller l’Académie pour la masculinisation de l’ensemble du dictionnaire ; un groupuscule d’infiltrés Westphaliens tente de déstabiliser l’ordre public ; l’Assemblée Nationale veut voter une loi pour permettre aux hommes en surpoids de se faire injecter des hormones féminines en vertu du droit au libre arbitre et de l’inaliénation des libertés individuelles ; la rue campe sous mes fenêtres en braillant et peut voir mon supérieur uriner le long des plates-bandes, ruinant le peu de crédibilité qui restait à la police française aux yeux de ses concitoyens ; ma fille a déclaré à un torchon de la presse people que je l’avais morniflée en lui disant : « Sois grosse et tais-toi ! » – et vous, vous mangez mon crayon fétiche !!
(élan lyrique, montée dans les aigus) Depuis dix jours, une journaliste de Paris Match est cachée dans mon armoire normande pour m’arracher des confidences sur « l’affaire du siècle » ! Depuis dix jours, on m’accuse par lettres anonymes de garder par devers moi un secret qui pourrait sauver la cause des grosses dondons de votre genre ! Depuis dix jours, la concierge fait de la rétention de courrier parce que je refuse de lui donner le stimulus qui l’aiderait à retrouver sa jeunesse de pou fringuant, elle qui a toujours été si courtoise et serviable avec moi et ma pauvre femme, paix à son âme mais-où-la-cachez-vous donc ? ! Et vous (le ton monte encore d’une octave), vous (le ton vire à l’hystérie), vous ooosez mâcher mooon crayooon !!! »
Fou de rage, Phébert se jette sur Kawasa-Ti et tente de l’agripper par le bourrelet arrière. La sumo récupère placidement le petit rat qui lui agace la nuque et le fait virevolter jusqu’à le placer nez à nez avec elle. Lui, suspendu par le pied, tente de ses poings minuscules de porter de terribles coups à son adversaire; elle, bonasse, se contente de le gratifier d’une large claque au travers du museau.
Puis elle le secoue pour le ramener à lui et lui dit, calmement : « si caché vous détient, dire à Misa Shiwashi, plus vieille entre nous. Pas le sens, ni comprend mais la vérité du mot ». Son adjointe traduit paisiblement : « Les sages oreilles de notre doyenne, l’avisée Misa Shiwashi, sauront entendre le secret dont vous êtes le tragique détenteur ; la véracité du Verbe s’exprimera par votre bouche sans que les effets terribles du sens ne l’affectent, car elle est sourde. Ainsi seront liés par un échange dont la pureté, telle le papillon flottant au gré du doux vent rose insufflé par Nawa-Shina, poète du roc acide et de la noire terre sauvage, égale celle de l’Eau Notre mère, nos intérêts vitaux. Si l’offre que nous présentons à votre arbitre ne sied pas à l’auguste incarnation qu’habitent vos sens, nous nous retirerons, discrètes comme la grue qu’un pâle nuage d’hiver a su masquer aux yeux scrutateurs du prédateur embusqué ».
« Libérez d’abord l’otage», répond Phébert. Voyant ses interlocutrices interloquées, il désigne de son bras flageolant les pieds de l’infortunée secrétaire qui choit, violette des oreilles à la glotte, sur le linoléum datant de 1973. Puis Kawasa-Ti repose délicatement le lieutenant sur sa chaise, revissant le képi règlementaire sur sa tête passablement sonnée.
2 commentaires:
Youpi un nouvel épisode ! Je parie pour que Phébert se débarasse de la Sumote en lui révélant le stimulus que tout bon lecteur aura compris.
Merci pour le retour à des couleurs firmamentesques pour ce blog (plutôt que l'ignoble couleur vert brocolis d'avant)
ce bleu est magnifique!
marjolaine
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