jeudi, février 22, 2007

Sois grosse et tais-toi (15ème chapitre)

« Souvenez-vous, garnements. N’oubliez jamais cette heure qui a failli voir basculer le destin de notre monde… ». La vieille dame s’assoupit un court instant, tandis que les enfants, inquiets, la tirent par le bas du gilet.

  • Dis-nous, dis-nous ce qui est arrivé à la secrétaire dans la cave !
  • Vraiment ? Vous ne préférez pas savoir ce que sont devenues les femmes sumos ?
  • Elles… elles se sont mis à manger de la salade et sont devenues toutes maigres ? hasarde une petite fille.
  • Tu y es presque ! s’exclame la grand-mère d’un air ravi et malicieux. Mais ce n’était pas de la salade ; souviens-toi qu’elles étaient presque des dieux – imagines-tu Jésus manger de la laitue toute la journée ?
  • Moi, oui, déclare gravement un petit garçon.
  • Tu es bête, toi, il n’y avait pas de salade à l’époque de Jésus, ils mangeaient, euh, de la galilette et l’hammane, rétorque la petite fille.

« Je reprends, donc ; les femmes sumos ont mangé toutes leurs bananes ; elles ont dormi en ronflant comme des ours puis se sont levée en s’étirant grassement. Leur cheffe, Kawasa-Ti, a dévoilé son plan de bataille pendant le petit-déjeuner : il fallait supprimer les manifestantes pour empêcher que le secret menaçant le monde soit découvert. Elles sont donc mises en costume de combat, une petite ceinture noire et des épaulettes de cuir granuleux ; et, après un en-cas rapide, sont montées à l’arrière d’un camion-benne pour aller se cacher au troisième sous-sol de l’immeuble où la secrétaire devait être livrée aux harpies.

  • Les harpies, quoi est-ce ? Demande poliment le petit garçon.
  • Tu es bête, toi ; lui dit la petite fille. Elle ânone : une harpie (du grec Harpuia, ravisseuse) est une dame acariâtre ou méchante, représentée par une sorte d'aigle à tête de femme. Par exemple, la maîtresse est une harpie ; ta mère est une harpie ; et moi, je ne suis pas une harpie parce que je ne suis pas encore une dame
  • Toi, t'es une groudiche mais je t’aime bien, conclut le petit garçon en la prenant par la main.

« Alors que les sumos s’étaient cachées derrière des pots de fleurs, les harpies sont arrivées au sous-sol et ont entouré la pauvre secrétaire. Alors qu’elles s’apprêtaient à la torturer pour lui soutirer son terrible secret, l’Allemand Nikolas, qui depuis le début suivait la scène, s’est avancé et s’est interposé ; il leur a dit : « laissez-moi faire à ma façon, j’ai les moyens de la faire parler. Ni Dieu, ni maître ! ». Les harpies étaient un peu éberluées mais elles avaient confiance en leur leader, si bien que -

  • Mon papa dit qu’on n’a plus le droit de parler anglais en France, l’interrompt la petite fille.
  • Ce que tu peux être brise-boulards, lui répond le garçon. Bien sûr qu’on a le droit de parler angliche, mon grand frère le fait tout le temps.
  • Ton grand frère, c’est le tarte ou le mignon ? S’enquiert la petite fille.

« Hm ; Nikolas s’est donc trouvé tout seul avec Claudia (plus, bien sûr, les dix-sept Japonaises discrètes comme des souris grises derrière leurs bégonias fanés) ; il l’a prise par le menton et lui a dit qu’il la trouvait très jolie, et voulait bien la sauver si elle lui disait, à lui, son tout petit secret qui n’intéressait personne. Qu’auriez-vous fait, les enfants ?

  • Je ne lui aurais pas donné ; on ne parle pas aux grandes personnes qu’on ne connaît pas, répond la petite fille.
  • Je ne lui aurais pas donné non plus, ça ne lui servirait à rien puisque c’est un garçon, rétorque avec logique le petit garçon.

« Eh bien Claudia avait dû vous entendre, parce qu’elle n’a rien dit. Alors Nikolas, qui avait un caractère un peu emporté, est devenu tout rouge et a crié : « puisque c’est comme ça, je te rends aux chiennes en frûte qui attendent à côté ! » Et il a ouvert tout grand la porte. « Non ! a crié Claudia très effrayée ; je vais vous donner mon secret ! » Et elle a dit, tout fort, qu’elle mangeait des brocolis tous les jours et que c’est sans doute ça qui l’avait sauvée, parce que sa cheffe Nicole n’en mangeait jamais et qu’on voyait bien ce qu’il lui était arrivée, à cette râleuse de première. Les chiennes en flûte ont hurlé en disant que ces histoires de crustacés ne les intéressaient pas du tout, et que c’était le stimulus amincissant qu’elles voulaient entendre !

  • Les brocolis ne sont pas des crustacés, je crois, hasarde le petite garçon
  • Tu es stupide, lui chuchote la petite fille ; tu ne vois pas qu’elle est vieille ? Tu veux lui faire de la peine ?
  • Je ne me rendais pas compte, dit alors le petit garçon ; mais maintenant que j’y repense, ça doit bien être des crustacés puisqu’on cuit ça dans une casserole, comme les crevettes de Plougernek.

« Tu es un gentil petit garçon, dit la vieille dame d’un ton attendri ; puis elle entame un mouvement d’oscillation qui se prolonge longtemps. Enfin, stabilisant son dos branlant, elle reprend : Les femmes étaient furieuses et s’apprêtaient à lapider la pauvre Claudia avec des pavés qui traînaient dans le coin de la cave quand Kawasa-Ti a décidé qu’il était temps d’intervenir. Les sumos sont donc sorties de leurs cachettes et se sont précipitées sur les harpies pour les maîtriser. Elles les ont ligotées avec leur petite ceinture noire et les ont poussées dans un coin plein de poussière de charbon. Puis elles ont libéré Claudia ; la secrétaire s’est évanouie de joie puis, revenue à elle, a appris aux Japonaises comment danser le carrapicho pour les remercier. Les dix-sept sumos ont donc dansé le carrapicho pour fêter leurs dieux japonais en l’honneur de la victoire qu’elles venaient de remporter. Pour finir, Claudia a demandé si elle pouvait dire un mot à ses tortionnaires, « afin de leur dire que je leur pardonne tout ». Kawasa-Ti n’était pas dupe, mais elle voulait en finir ; elle a donc donné suite à la demande de la petite secrétaire qui s’est approchée des harpies et a glissé, à l’oreille de chacune, le fameux et terrible stimulus. Puis tout le monde est sorti de la cave pour éviter de respirer la fumée et de remuer la cendre qui voltigeait un peu partout.

  • Pourquoi n’ont-elles pas pensé aux brocolis ? demande la petite fille ; c’est pourtant bien comme ça que Claudia a réussi à rester vivante, non ?
  • Tu es drôlement rusée, lui dit le petit garçon admiratif ; moi, je n’aurais jamais fait le lien – mais c’est vrai que je suis un homme, ces histoires de nanas hystériques ne me concernent pas.
  • Tu as raison, ma petite, répond la grand-mère. Elles auraient dû y penser mais, que veux-tu, parfois les méchancetés nous jettent dans de mauvais pas d’où l’agilité de la pensée ne peut nous tirer.
  • Qui gobe une noix de coco doit assurer ses arrières, assène le petit garçon d’un ton pénétré.
  • La cruche peut aller mille fois à la fontaine, elle ne cassera qu'un pot, conclut sentencieusement la petite fille.

« Pour finir, Nikolas a vu que sa cause était sans espoir ; il est donc sorti en courant de l’immeuble et a sauté au cou du premier journaliste. Il faut dire que les reporters s’étaient déplacés en masse pour filmer la torture de la secrétaire, et l’assaut des forces de l’ordre qui devait s’ensuivre. L’Allemand a chuchoté au journaliste de Paris Match qu’il avait un secret à monnayer ; la rédaction du magazine a tout de suite donné son accord pour l’énorme somme que demandait Nikolas et deux jours plus tard, une édition spéciale est sortie en kiosque ; elle titrait : « Le Sésame de la minceur ». Toute la France s’est ruée pour acheter l’article ; des journaux étrangers ont même tenté de s’entendre avec l’hebdomadaire français pour en reproduire les passages clef mais Paris Match a refusé, expliquant que seules les Françaises – les plus belles femmes du monde – bénéficieraient du scoop. Dans cette édition, le journaliste qui avait interviewé Nikolas expliquait en long, en large et en travers les vertus du brocolis et son effet régulateur sur le stimulus qui devait, lui, paraître dans l'édition de la semaine suivante.

  • C’est rusé, ça, commente le petit garçon. Comme ça tout le monde doit attendre une semaine pour savoir.
  • Tellement pervers… J’adore ! S’enthousiasme la petite fille en mordant son collier fantaisie.

« La semaine suivante, les ventes de Paris Match ont battu leur record, dépassant celui de la Libération de Paris et même celui de la Coupe du Monde 1998. Toutes les Françaises ont acheté un exemplaire du magazine ; des attroupements monstres se sont formés devant les kiosques car les femmes voulaient à tout prix lire l’article dès qu’elles avaient le journal en main. Et on a observé, à 4H30 du matin (heure d’ouverture des kiosques parisiens), un tel phénomène de thermogenèse collective que la température a augmenté de 5°C pendant plus de deux heures ; les pigeons qui rentraient de boîte de nuit se sont trouvés rôtis en plein vol. Bref, ç’a a été un bon jour pour les femmes et pour les chats, conclut la vieille dame sur un ton malicieux.

  • Et les Japonaises ? S’enquiert le petit garçon.
  • Oui, les Waponaisses ? Répète la petite fille, la bouche pleine de brocolis congelés qu’elle vient de prendre au congélateur.

« La fermeture des frontières qu’avait imposé le Président de la République pour éviter une immigration féminine de masse sur le sol Français n’a pas empêché les Japonaises d'acheter Paris Match, puisqu’elles étaient déjà sur place ; ayant lu « Le Sésame de la minceur », elles ont envoyé un pigeon voyageur prévenir les femmes de leur nation insulaire de la recette miracle ; et le Japon a connu, grâce à ses lipidiques émissaires, deux phénomènes simultanés : il est devenu le premier importateur au monde de sésame, et a détrôné les Belges dans les blagues des cours de récréation pour les vingt années à venir. »

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