Un tunnel à présent ; sera-t-il assez long pour que l’autre côté soit plongé dans la nuit ? Non ; en revanche, ce qui est étonnant, c'est que le soleil qui était derrière le train se retrouve à présent devant. Il n’y a pas de doute possible, les ombres qui étaient portées dans un sens sont résolument orientées dans l’autre. Comment est-ce possible ? J’échafaude mille conjectures : si mon train avait passé l’équateur en même temps qu’il avait traversé ce tunnel, l’inversion du soleil serait-elle logique ? Je cherche ensuite une analogie avec la force de Coriolis, et regrette d’avoir froissé le chercheur. Après tout, celui-ci aurait peut-être trouvé une explication au phénomène. Prêt à m’excuser dans les formes, je me retourne mais mon ex-voisin sommeille, la tête lourdement posée sur sa tablette. « Bravo le sens de l’observation », pensé-je en espérant secrètement qu’il bave par sa bouche entrouverte, juste pour le plaisir de le voir pris en flagrant délit par le contrôleur.
Pendant ce temps, le train est arrivé à Frannes ; la rame de TGV doit être jumelée à une autre rame en attente, et une voix préenregistrée avertit les voyageurs qu’aucune descente ne sera possible avant la complétion de cette opération technique. Mon nouveau voisin grommelle qu’il n’en est pas question :
- On ne me forcera pas à me jumeler avec quelqu’un que je ne connais pas !
- Vous êtes sérieux ? Lui demandé-je.
- Jeune homme, j’ai vécu dix ans dans une barre HLM ; on ne me demandait pas mon avis avant de faire emménager de nouveaux voisins, on ne m’a pas davantage consulté pour changer la concierge, même si c’est la seule idée sensée que je prête à la Régie sur ses cent derniers mandats. J’ai déménagé dans un lotissement au syndicat duquel je participe : nous accueillons, ou refoulons collégialement tout nouveau postulant ; nous choisissons sur curriculum vitae le personnel d’entretien de nos jardins et des espaces communs. Tenez, la semaine dernière nous avons d’ailleurs voté en faveur d’un facteur qui vient pourtant d’un autre canton que le nôtre ! C’est vous dire que nous ne faisons pas cela par esprit sectaire, mais dans l’idée de vivre là et comme nous le souhaitons. Pour revenir à notre sujet, imaginez que la nouvelle rame soit peuplée de touristes obèses en visite, le surpoids entraînera, c’est fatal ! un retard pour l’ensemble des voyageurs ; sans compter l’amortissement du train qui en sera accéléré, surenchérissant ainsi de façon larvée le coût de nos transports. Vous savez combien me coûte mon abonnement annuel de train ? Non, bien sûr, vous ne savez rien, conclut mon nouveau voisin avec un petit rire gras un peu forcé. Vous êtes jeune, la vie vous sourit ? Attendez de voir, recouvrez davantage votre carcasse de peau morte et nous en rediscutons.
Je hasarde : « Dans trente-cinq ans, même lieu, même heure ».
- Ah ! s’exclame le voisin en claquant formidablement ma cuisse de sa main calleuse. Vous me plaisez, vous ! Allez, je plaisantais. Si d’autres pèlerins veulent s’arrimer à mon train pour avancer, ça ne me dérange pas ! Je suis bon prince.
- Je savais bien qu’il y avait, au fond de vous, une petite perle d’amour »
Et je conclus d’un large sourire qui laisse à penser que je suis sincère autant que le fait que je me moque ouvertement. Puis je me lève pour aller aux toilettes ; un cahot du train me jette sur un vieil homme sec qui s’excuse d’un geste d’avoir le coude aussi pointu ; je disparais dans la cabine, réapparais quelques minutes plus tard et vais m’asseoir à une nouvelle place – ma troisième depuis le début du voyage.
2 commentaires:
vive les coudes pointus!
marjolaine
Ah génial ! Merci Cômi de reprendre la plume ou le clavier. Je salive déjà à l'idée des pâtes molles à la sauce de méprise méprisante...
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