dimanche, avril 15, 2007

Lausanne - Paris au fil du rail (chapitre 1)

Je vous livre, brut de décoffrage, le détail de mon Lausanne - Paris. Ecrit au fil de l'eau, vous excuserez donc les incohérences d'enchaînement que la densité de tranche de vie à laquelle j'ai été confrontée a pu parfois induire. A priori, 6 chapitres, sauf à ce que je décide d'enjoliver en cours de route ;-) mais pour le reste, tout -ou presque- est vrai (ou pourrait l'avoir été) !

La vitre du train qui me ramène de Lausanne à Paris me renvoie l’image d’un homme à la peau piquée d’une barbe de 4-5 jours ; le cheveu rare et anarchique ; mes yeux, sérieux et plissés pour échapper à la lumière du soir qui tombe, affichent un regard fixe et interrogateur. Les rais de lumière jouent avec des poteaux de voie ferrée ; les arbres d’une futaie vite dépassée ; puis frappent le train de plein fouet à la traversée d’un long champ dont le pigment tient du brun et du vert foncé. Je m’évalue d’un regard que j’imagine sans concession. Je remarque que je suis plutôt bronzé ; qu’un cheveu dépasse au dessus de mon oreille droite.
Le soleil s’est caché en arrière du train, n’en restent que les rayons portés au ras des prés ; les premières vaches broutent une herbe tiédie par la journée ; et je m’en imagine le parfum, que j’associe sans grande imagination à celui du miel au dessus duquel bourdonneraient quelques mouches encore ankylosées au sortir de l’hiver. Un soupir, une décrispation des yeux ; puis à nouveau la contemplation du paysage qui défile sans se presser ; vallonnée, la région paraît paisible ; les villages n’y sont que partiellement typiques, les vergers en fleurs beaux comme partout. Je cherche pourtant à traquer un élément novateur, une chose atypique – des nuages à la forme impromptue ? Un voisin à la bouille incroyable ? Mais… rien. Un autre soupir, plus appuyé quoique toujours serein (cheval bien nourri ne renâcle que par habitude).

Alors que je désespère de trouver de quoi occuper mon imaginaire, je suis interpellé par mon voisin, un homme en voyage « pour études ».

  • Que tapez-vous au juste sur votre portable ?
  • Je voudrais écrire un livre ; j’écris ce qui me passe par la tête en attendant que quelque chose d’intéressant la traverse.
  • C’est courageux, observe le voisin ; et il parcourt les premières lignes d’un regard distrait – mais c’est pourtant vrai que vous avez un cheveu qui dépasse au dessus de l’oreille !
  • Je suis navré, j’en ai si peu et je n’ai pas su les éduquer… m’excusé-je.

Un silence suit ; la discussion n’a pas permis d’embrayer sur une situation intéressante. Je décide donc de forcer le destin et tente à mon tour d’engager la conversation :

  • Je travaille sur les nouilles ; nous essayons, en ce moment, de fabriquer des pâtes molles à partir de blé dur, ce qui – mais je ne vous apprendrai rien – est à la gastronomie ce que Newton fut à la rotation de la Terre : une révolution !
  • Je ne voudrais pas vous contredire, me reprend le voisin ; mais il s’agit sans doute de Galilée. Newton, c’est plutôt le coup du pommier.
  • Je suis de nouveau navré, j’ai si peu de neurones et je ne suis même pas capable des les tenir. Veuillez m’excuser.
  • Ne vous excusez pas, la méprise est plus courante que vous ne pourriez le croire. En réalité, mon étude porte précisément sur cela : « méprise et mépris dans les sociétés modernes » ; je tente de mettre à jour le lien que je crois exister entre la distorsion de vue que porte le sujet en butte à la méprise et le sentiment faussé qu’impose le sujet à l’objet de son mépris. Mais la méprise est une erreur, un fruit de nos sens ou de notre psychisme tandis que le mépris est, lui, un outil à visée sociale. Serait-il pourtant possible que le mépris soit purement et simplement issu d’une méprise ? Vous me suivez, j’espère : on ne mépriserait l’autre que parce que l’on serait soi-même en butte à une méprise.
  • Vous me semblez partir d’un postulat assez optimiste, qui voudrait que le mépris soit toujours infondé. Je ne suis pas sûr que cela soit toujours le cas : tenez, si on ose un parallèle avec les pâtes dures à base de blé tendre d’un côté – et les pâtes molles à base de blé dur de l’autre, …
  • C’est à dire, c’est plus compliqué que cela ; mais vous expliquer nous mènerait assez loin, je ne voudrais pas vous importuner.


Et le voisin de se replonger dans son journal.

  • Notez, hasardé-je pour tenter de tenir la discussion, qu’à bien y réfléchir vous devez avoir raison. Nouilles et blé n’ont pas grand chose à voir avec votre outil social. On peut même dire que la pâte est un objet distinctif d’une classe sociale tandis que le mépris, lui, en est un instrument – en gros, manger des nouilles ne vous mènera nulle part tandis que mépriser vous positionnera, potentiellement, « au dessus ». De là à postuler que, socialement parlant, les pâtes sont statiques et le mépris dynamique, il n’y a qu’un pas. Vous pourriez en faire un paragraphe dans votre mémoire, non ?
  • Vous forcez mon admiration, rétorque avec un brin de sarcasme le chercheur. Vous prétendez, vous qui découvrez le sujet, me fournir de la matière pour une étude que je mène depuis 18 mois ?


Je lâche : « je suis professeur de philosophie au Collège de France. Voyez si ça change la donne. Allez, toquard, remettez vos hypothèses sous l’œil du microscope et vous verrez que le mépris peut n’être pas toujours une méprise – c’est un axe de réflexion majeur que je vous livre, profitez-en ».


Puis, laissant mon voisin en plan, je me lève et vais m’asseoir un rang plus loin. Je me retourne pour observer la face mi-pourpre mi-violette du chercheur, et y vois une analogie assez intéressante avec cette sauce tomate–aubergine sur laquelle planche l’équipe marketing de mon entreprise de pâtes supposée. Ravi, je me carre dans mon nouveau fauteuil, et reprends ma contemplation.

3 commentaires:

Son' a dit…

1er bon point : l'annonce du nombre d'épisodes.
2ème bon point : on y croit à mort !
Vivement la suite :-)

musy a dit…

mes amitiés aux mouches ankylosées
marjolaine

blanche a dit…

waouh ! je file lire la suite !