jeudi, février 22, 2007

Sois grosse et tais-toi (16ème et dernier chapitre)

  • C’est une conclusion comme une autre », concède le commissaire en reposant le rapport de Phébert sur son bureau. « Voyez, Lieutenant, pas compliqué d’être factuel et démonstratif !
  • Heureux que cela vous plaise, Monsieur le Commissaire.
  • Mouais, m’enfin, plaise… vous avez fait votre boulot, pour une fois, c’est tout. Tenez, puisque je vous ai sous la main… (le commissaire fouille dans un fatras de faxes). Vous qui aimez les enquêtes exotiques, que dites-vous de celle-ci ?

Phébert parcourt des yeux le fax ; lève les yeux vers son supérieur qui affiche un sourire narquois ; couine de terreur, et part en fumée.

Sois grosse et tais-toi (15ème chapitre)

« Souvenez-vous, garnements. N’oubliez jamais cette heure qui a failli voir basculer le destin de notre monde… ». La vieille dame s’assoupit un court instant, tandis que les enfants, inquiets, la tirent par le bas du gilet.

  • Dis-nous, dis-nous ce qui est arrivé à la secrétaire dans la cave !
  • Vraiment ? Vous ne préférez pas savoir ce que sont devenues les femmes sumos ?
  • Elles… elles se sont mis à manger de la salade et sont devenues toutes maigres ? hasarde une petite fille.
  • Tu y es presque ! s’exclame la grand-mère d’un air ravi et malicieux. Mais ce n’était pas de la salade ; souviens-toi qu’elles étaient presque des dieux – imagines-tu Jésus manger de la laitue toute la journée ?
  • Moi, oui, déclare gravement un petit garçon.
  • Tu es bête, toi, il n’y avait pas de salade à l’époque de Jésus, ils mangeaient, euh, de la galilette et l’hammane, rétorque la petite fille.

« Je reprends, donc ; les femmes sumos ont mangé toutes leurs bananes ; elles ont dormi en ronflant comme des ours puis se sont levée en s’étirant grassement. Leur cheffe, Kawasa-Ti, a dévoilé son plan de bataille pendant le petit-déjeuner : il fallait supprimer les manifestantes pour empêcher que le secret menaçant le monde soit découvert. Elles sont donc mises en costume de combat, une petite ceinture noire et des épaulettes de cuir granuleux ; et, après un en-cas rapide, sont montées à l’arrière d’un camion-benne pour aller se cacher au troisième sous-sol de l’immeuble où la secrétaire devait être livrée aux harpies.

  • Les harpies, quoi est-ce ? Demande poliment le petit garçon.
  • Tu es bête, toi ; lui dit la petite fille. Elle ânone : une harpie (du grec Harpuia, ravisseuse) est une dame acariâtre ou méchante, représentée par une sorte d'aigle à tête de femme. Par exemple, la maîtresse est une harpie ; ta mère est une harpie ; et moi, je ne suis pas une harpie parce que je ne suis pas encore une dame
  • Toi, t'es une groudiche mais je t’aime bien, conclut le petit garçon en la prenant par la main.

« Alors que les sumos s’étaient cachées derrière des pots de fleurs, les harpies sont arrivées au sous-sol et ont entouré la pauvre secrétaire. Alors qu’elles s’apprêtaient à la torturer pour lui soutirer son terrible secret, l’Allemand Nikolas, qui depuis le début suivait la scène, s’est avancé et s’est interposé ; il leur a dit : « laissez-moi faire à ma façon, j’ai les moyens de la faire parler. Ni Dieu, ni maître ! ». Les harpies étaient un peu éberluées mais elles avaient confiance en leur leader, si bien que -

  • Mon papa dit qu’on n’a plus le droit de parler anglais en France, l’interrompt la petite fille.
  • Ce que tu peux être brise-boulards, lui répond le garçon. Bien sûr qu’on a le droit de parler angliche, mon grand frère le fait tout le temps.
  • Ton grand frère, c’est le tarte ou le mignon ? S’enquiert la petite fille.

« Hm ; Nikolas s’est donc trouvé tout seul avec Claudia (plus, bien sûr, les dix-sept Japonaises discrètes comme des souris grises derrière leurs bégonias fanés) ; il l’a prise par le menton et lui a dit qu’il la trouvait très jolie, et voulait bien la sauver si elle lui disait, à lui, son tout petit secret qui n’intéressait personne. Qu’auriez-vous fait, les enfants ?

  • Je ne lui aurais pas donné ; on ne parle pas aux grandes personnes qu’on ne connaît pas, répond la petite fille.
  • Je ne lui aurais pas donné non plus, ça ne lui servirait à rien puisque c’est un garçon, rétorque avec logique le petit garçon.

« Eh bien Claudia avait dû vous entendre, parce qu’elle n’a rien dit. Alors Nikolas, qui avait un caractère un peu emporté, est devenu tout rouge et a crié : « puisque c’est comme ça, je te rends aux chiennes en frûte qui attendent à côté ! » Et il a ouvert tout grand la porte. « Non ! a crié Claudia très effrayée ; je vais vous donner mon secret ! » Et elle a dit, tout fort, qu’elle mangeait des brocolis tous les jours et que c’est sans doute ça qui l’avait sauvée, parce que sa cheffe Nicole n’en mangeait jamais et qu’on voyait bien ce qu’il lui était arrivée, à cette râleuse de première. Les chiennes en flûte ont hurlé en disant que ces histoires de crustacés ne les intéressaient pas du tout, et que c’était le stimulus amincissant qu’elles voulaient entendre !

  • Les brocolis ne sont pas des crustacés, je crois, hasarde le petite garçon
  • Tu es stupide, lui chuchote la petite fille ; tu ne vois pas qu’elle est vieille ? Tu veux lui faire de la peine ?
  • Je ne me rendais pas compte, dit alors le petit garçon ; mais maintenant que j’y repense, ça doit bien être des crustacés puisqu’on cuit ça dans une casserole, comme les crevettes de Plougernek.

« Tu es un gentil petit garçon, dit la vieille dame d’un ton attendri ; puis elle entame un mouvement d’oscillation qui se prolonge longtemps. Enfin, stabilisant son dos branlant, elle reprend : Les femmes étaient furieuses et s’apprêtaient à lapider la pauvre Claudia avec des pavés qui traînaient dans le coin de la cave quand Kawasa-Ti a décidé qu’il était temps d’intervenir. Les sumos sont donc sorties de leurs cachettes et se sont précipitées sur les harpies pour les maîtriser. Elles les ont ligotées avec leur petite ceinture noire et les ont poussées dans un coin plein de poussière de charbon. Puis elles ont libéré Claudia ; la secrétaire s’est évanouie de joie puis, revenue à elle, a appris aux Japonaises comment danser le carrapicho pour les remercier. Les dix-sept sumos ont donc dansé le carrapicho pour fêter leurs dieux japonais en l’honneur de la victoire qu’elles venaient de remporter. Pour finir, Claudia a demandé si elle pouvait dire un mot à ses tortionnaires, « afin de leur dire que je leur pardonne tout ». Kawasa-Ti n’était pas dupe, mais elle voulait en finir ; elle a donc donné suite à la demande de la petite secrétaire qui s’est approchée des harpies et a glissé, à l’oreille de chacune, le fameux et terrible stimulus. Puis tout le monde est sorti de la cave pour éviter de respirer la fumée et de remuer la cendre qui voltigeait un peu partout.

  • Pourquoi n’ont-elles pas pensé aux brocolis ? demande la petite fille ; c’est pourtant bien comme ça que Claudia a réussi à rester vivante, non ?
  • Tu es drôlement rusée, lui dit le petit garçon admiratif ; moi, je n’aurais jamais fait le lien – mais c’est vrai que je suis un homme, ces histoires de nanas hystériques ne me concernent pas.
  • Tu as raison, ma petite, répond la grand-mère. Elles auraient dû y penser mais, que veux-tu, parfois les méchancetés nous jettent dans de mauvais pas d’où l’agilité de la pensée ne peut nous tirer.
  • Qui gobe une noix de coco doit assurer ses arrières, assène le petit garçon d’un ton pénétré.
  • La cruche peut aller mille fois à la fontaine, elle ne cassera qu'un pot, conclut sentencieusement la petite fille.

« Pour finir, Nikolas a vu que sa cause était sans espoir ; il est donc sorti en courant de l’immeuble et a sauté au cou du premier journaliste. Il faut dire que les reporters s’étaient déplacés en masse pour filmer la torture de la secrétaire, et l’assaut des forces de l’ordre qui devait s’ensuivre. L’Allemand a chuchoté au journaliste de Paris Match qu’il avait un secret à monnayer ; la rédaction du magazine a tout de suite donné son accord pour l’énorme somme que demandait Nikolas et deux jours plus tard, une édition spéciale est sortie en kiosque ; elle titrait : « Le Sésame de la minceur ». Toute la France s’est ruée pour acheter l’article ; des journaux étrangers ont même tenté de s’entendre avec l’hebdomadaire français pour en reproduire les passages clef mais Paris Match a refusé, expliquant que seules les Françaises – les plus belles femmes du monde – bénéficieraient du scoop. Dans cette édition, le journaliste qui avait interviewé Nikolas expliquait en long, en large et en travers les vertus du brocolis et son effet régulateur sur le stimulus qui devait, lui, paraître dans l'édition de la semaine suivante.

  • C’est rusé, ça, commente le petit garçon. Comme ça tout le monde doit attendre une semaine pour savoir.
  • Tellement pervers… J’adore ! S’enthousiasme la petite fille en mordant son collier fantaisie.

« La semaine suivante, les ventes de Paris Match ont battu leur record, dépassant celui de la Libération de Paris et même celui de la Coupe du Monde 1998. Toutes les Françaises ont acheté un exemplaire du magazine ; des attroupements monstres se sont formés devant les kiosques car les femmes voulaient à tout prix lire l’article dès qu’elles avaient le journal en main. Et on a observé, à 4H30 du matin (heure d’ouverture des kiosques parisiens), un tel phénomène de thermogenèse collective que la température a augmenté de 5°C pendant plus de deux heures ; les pigeons qui rentraient de boîte de nuit se sont trouvés rôtis en plein vol. Bref, ç’a a été un bon jour pour les femmes et pour les chats, conclut la vieille dame sur un ton malicieux.

  • Et les Japonaises ? S’enquiert le petit garçon.
  • Oui, les Waponaisses ? Répète la petite fille, la bouche pleine de brocolis congelés qu’elle vient de prendre au congélateur.

« La fermeture des frontières qu’avait imposé le Président de la République pour éviter une immigration féminine de masse sur le sol Français n’a pas empêché les Japonaises d'acheter Paris Match, puisqu’elles étaient déjà sur place ; ayant lu « Le Sésame de la minceur », elles ont envoyé un pigeon voyageur prévenir les femmes de leur nation insulaire de la recette miracle ; et le Japon a connu, grâce à ses lipidiques émissaires, deux phénomènes simultanés : il est devenu le premier importateur au monde de sésame, et a détrôné les Belges dans les blagues des cours de récréation pour les vingt années à venir. »

jeudi, février 15, 2007

Sois grosse et tais-toi (chapitre 14)

Remise sur pieds, Claudia devient l'assistante personnelle du Président de la République. Pourquoi n’a-t-elle pas succombé au stimulus ? Les médecins et chercheurs qui l’ont tirée se son coma farfouillent frénétiquement dans les échantillons sur elle prélevés (sang, peau, rate, tissu gastrique, …) tandis que l'ingénue continue, irréelle de pureté, à papillonner de service en service en faisant le vide sur son passage. Le Président, avec son humour particulier, commente la chose en disant qu’au fond, le non remplacement de la moitié des fonctionnaires partant à la retraite ne sera bientôt plus une priorité et que cela ôte un argument de poids aux gamins qui font campagne pour la prochain échéance électorale.

Pendant ce temps, les manifestations de femmes en colère ont pris leur rythme de croisière, rassemblant désormais plus de vingt mille participantes par jour ; leur cortège emprunte classiquement le Cours de Vincennes et passe par la Bastille pour s’arrêter sur la Place de la République. Là, à grand renfort de cuivres et de cornes de brume, elles rappellent au peuple de Paris leur détermination à devenir minces, et scandent le nom de « Nikolas ! Nikolas ! » des heures durant. Le médiateur de la république a bien tenté, mais en vain, de dire à la délégation d’hystériques qui campe dans son ascenseur qu’on a dû les induire en erreur et que leur demande ne pourra en aucun cas aboutir puisque le gouvernement, quand bien même il le voudrait, ne possède pas cette information secrète dont elles réclament la publication. Elles réfutent en bloc ce qu’elles nomment un « argumentaire testostéronique » et exigent chaque jour quatre heures de négociation avant de laisser le médiateur appuyer sur le bouton de son choix, tandis que celui-ci se larde intérieurement le cerveau pour se punir d’avoir choisi un bureau au 24ème étage. Puis, sans écouter ses arguments, elles exigent qu’une femme les reçoive en arguant du fait que seule une de leurs pairs pourra les comprendre. Le médiateur tente à nouveau (toujours en vain) de leur expliquer qu’aucune femme titulaire d’un poste de la Fonction Publique n’a voulu se déplacer, en dépit des efforts personnels employés par le Président de la République qui a délégué son assistante personnelle pour les convaincre. « Qu’on nous donne l’assistante elle-même alors ! » hurlent les harpies. A force d’ultrasons, elles finissent par obtenir que celle-ci leur soit livrée, ligotée à une chaise du troisième sous-sol du building, à minuit le mardi suivant.

La presse s’est emparée de l’affaire pour de bon. Suite à une fuite et malgré le démenti de l’Elysée, les titres nationaux ont découvert le concept de « thermogenèse postprandiale » et le rédigent à toutes les sauces :
(Saveurs du Monde) « Un repas froid peut-il inverser le processus de thermogenèse jusqu’au rhume ? »
(Santé) « Si je prive ma voisine de nourriture, ses bouffées de chaleur s’arrêteront-elles ? »
(Femina) « Je peux réguler ma fièvre par le seul exercice de la pensée »
(Rubrique-à-brac) « Si je gobe, avec une paille, le blanc d’un œuf cru cassé sur mon front, la thermogenèse engendrée permettra-t-elle d’y cuire le jaune ? »


Hôtes discrètes de la Nation, les dix-sept sumos sont dignement ressorties du commissariat à la queue leu leu à la suite de leur entretien avec Phébert, sous les yeux de quelques badauds qui sifflotaient « hey ho, on rentre du boulot » en rigolant doucement. Elles rentrent chacune dans leur Smart publicitaire, et regagnent cahin-caha la résidence particulière que les Abattoirs Maurice Gardette (Paris XI) ont courtoisement mise à leur disposition. Kawasa-Ti renvoie chacune dans sa chambre méditer sur les évènements et ingurgiter, avec méthode, les dix mille calories nécessaires au maintien de sa masse adipeuse.

lundi, février 12, 2007

Sois grosse et tais-toi (chapitre 13)

« … Cas… chance ! …Ne pas… filer l’occasion. Ni… Oh, elle a… -Vous croyez ? – Mais puisque… puisque je vous le dis, reg… - Mais c’est pourtant vrai ! App-… au fond du coul… - Le choc va être rude, non ? – Sans nul d… m… s’il fallait prendre en … l’individualité n’est pas tout, non ? »

Claudia risque un regard téméraire entre ses paupières de plomb ; elle prend peu à peu conscience des trois – non, quatre visages flous qui se penchent au dessus d’elle avec de vagues sourires qui gigotent mollement. Elle se rend progressivement compte qu’elle est couchée, bordée au plus serré dans le lit d’une pièce qu’elle ne connaît pas ; puis, brusquement, tout refait surface : le président, le stimulus ! Dans un choc tétanique, elle comprend qu’elle est morte, et laisse filtrer un hululement plaintif en perdant à nouveau conscience.

« … Le premier cas … chance ! …Ne pas… -té de cette opportunité unique. Ni celle de… Oh, elle a rep-… -Vous croyez ? – Mais puisque… si vous ne me croyez pas, regar… - Mais c’est qu’il a raison ! Appelez… plus loin sur la d… - Le choc ne va pas être des moindres, non ? – Sans nul d… mais… s’il fallait prendre en … l’individualité n’est pas tout, non ? »

Claudia se hasarde à entrouvrir une paupière douloureuse ; elle prend peu à peu conscience de ces quatre faces imprécises qui se penchent au dessus d’elle avec de vagues mimiques grimaçant une sympathie molle. Elle se rend compte qu’elle est allongée dans un lit inconnu, bordée de draps empesés très blancs; puis, brusquement, tout refait surface : la thermogenèse, le choc ! Saisie de terreur, elle couine dans l’affolement le plus total à la pensée qu’elle est, cette fois-ci, bien morte, et perd à nouveau conscience.

« … C’est bien la pr- … coup de bol ! …Ne pas… échapper l’occase. Ni celle de… Oh, elle s’ag-… -Cent balles que non. – Je tiens… si vous ne me croyez pas, regar… - Chiasse ! Sifflez la grognasse… au fond à gauche… - Elle va prendre chéros, non ? – Clair, mais d… et p… on va pas non- … l’individualité n’est pas tout, non ? »

Claudia sort un œil enfariné ; au dessus d’elle, une bande de bouilles marioles s’agite vaguement. Mais que fait-elle sur un lit d’hôpital ? Pourquoi tous ces fils qui sortent de son corps ? Puis, brusquement, tout refait surface : le dossier, toutes ces filles s’envoyant en l’air ! Elle hoquette compulsivement, persuadée d’avoir passé l’arme à gauche, et perd à nouveau conscience.

lundi, février 05, 2007

Sois grosse et tais-toi (chapitre 12)

« Tiens, la pimbêche a pris de l’avance sur le week-end ? ». Phébert, entré de nouveau dans le bureau, secoue gentiment Claudia par les épaules en lui disant : « Bon, eh bien ce n’est pas tout ça qui fera arriver ce dossier chez Lenayre, hm ? Tiens, vous seriez gentille d’y aller, vous, puisque votre aimée collègue, dans son très admirable professionnalisme, a préféré prendre la tangente quand on avait besoin d’elle. Mh ? ». Puis il avise le petit tas de cendres au pieds de la secrétaire tétanisée et ajoute, insouciant : « Mais ne vous inquiétez donc pas pour ça, mon petit, ce n’est pas votre faute après tout – si ? La femme de ménage passera ce soir et enlèvera tout ça. Allez, allez ! Il faut se presser maintenant, vous ne croyez tout de même pas que Dieu le père, en la personne boursouflée de notre sympathique Préfet, a prévu de camper ce week-end dans son bureau à vous attendre – mh, non, si ? Il faut, n’est-ce pas, se décider, ou bien ? Allons - allons ».
Et la secrétaire, en gentil petit automate, deux, trois, se saisit du dossier et attrape d’une main tremblante son manteau. Et un’ ! Deux, trois, part à petits pas chassés en direction de la porte, qu’elle trouve par miracle ; valse encore sur quelques mètres, toute étourdie des évènements qu’elle vient de traverser. Passe, ivre, sur le pallier du commissariat tandis que les vieilles commères du quartier la dévisagent, deux, trois ! D’un’ ! Œil mi-goguenard, mi-réprobateur.
Pendant ce temps, Phébert se note de ne plus user de tels clichés. « L’œil mi-goguenard, franchement… galvaudé, non, si ? Et la réprobation des vieilles, on sait ce que ça vaut, z’et deux, z’et trois ! ». Dans son bureau, il étudie ensuite les dernières techniques de mise en abîme ; sa pratique en la matière ne le satisfait pas encore tout à fait... m’enfin, il en sortira toujours quelque chose de bon, s’pas, ou bien ? Il improvise quelques pas de valse dans les 3m2 dont il dispose, accompagnant en pensées la secrétaire toute à ses circonvolutions le long de son parcours jusques aux bureaux de la préfecture.

Claudia arrive, tremblotante, à la porte de Lenayre, et y est accueillie par la secrétaire. « Vous comprenez, si l’on ne filtrait pas tout ce qui nous arrive des petits commissariats de quartier, où en serait Bruno – mille pardons, Mr Lenayre – je vous le demande ? Laissez-moi voir ce dossier… merci ? » ; la secrétaire parcourt les premières pièces des yeux ; s’attarde sur une note manuscrite, couine comme une souricette et va discrètement saupoudrer le plancher. Claudia se sent franchement vaciller, un’ ! Et tombe droit dans les bras du Préfet apparu dans l’entrebâillement de la porte ; galamment, celui-ci lui permet de finir son pas, deux, trois ! Et récupère le dossier. Puis il aperçoit son assistante passablement répandue par terre, dispersée sous les talons chancelants de sa partenaire. Contrarié, il remet aussi sec le dossier entre les mains de Claudia et lui balance d’un ton cassant : « Encore cette affaire ? Mais je le connais par cœur, mon petit ! Vous ne croyez tout de même pas m’apprendre encore quoi que ce soit sur le sujet ? Il est pour la Présidence – oui, ajoute-t-il en voyant Claudia écarquiller à outrance ses yeux chavirés, oui, parfaitement, pour le Président ! Eh bien, croyez-vous qu’il passe son temps à faire les musées ? A collectionner des cocottes en papier (et il se lance dans une pantomime grotesque, jusqu’à apercevoir du coin de l’œil les journalistes qui l’attendent pour sa conférence de presse hebdomadaire) ? Bon, bon, je n’ai pas que ça à faire ! Filez au Palais le lui remettre en main propre ! Eh bien oui, quoi encore ? S’écrie-t-il sur un air faussement dramatique face à Claudia, désormais au bord de la syncope. Croyez-vous qu’on lui transmet ses messages par pigeon voyageur ? Ou qu’il est doté d’antennes télescopiques (et il mime un cafard géant se trémoussant en agitant les pattes) ? Zou, zou ! Du balai ! D’ailleurs, vous direz à l’agent de surface de passer nettoyer tout ce gâchis (soupir). Je ne suis pas là pour tenir la maison, est-ce qu’il faudrait aussi que je fasse les travaux de plomberie, que je repose le papier peint (et il agite en l’air d’imaginaires clefs de huit) ? Hum, eh bien, bon – zou ! »

Claudia repart, pizzicati sur la pointe des talons, houpeli-houpela ; enlace au passage le planton de service, sort et tournoie au cou d’un lampadaire avant de faire signe, ivre morte, à un taxi.

Elysée. Faste présidentiel ; tapis rouge et maître du protocole, « remettre un pli en mains propres au Président ? Mais vous n’y pensez pâs !! Grands Dieux, laissez son assistante viser les documents, c’est un mi-ni-mum ! ». Un pouic plus tard, et quelques cendres par terre, Claudia prend sur elle de tourner en personne la lourde poignée dorée du bureau présidentiel ; produit sa meilleure révérence, se remémorant trop tard son lumbago – et se présente à la table de l’Illustre courbée jusqu’à terre. Puis c’en est trop, elle se met à tournoyer frénétiquement dans la pièce en soufflant comme un lapin ; cymbales, cymbales, deux, trois ! Z’et une, finit sur le canapé Louis XV en pleurs convulsifs qu’elle mouche dans un petit coussin mordoré, celui que le Président a coutume de serrer contre son bidon quand il a le blues et qu’il se croit seul.

Toujours dans son bocal à lino vert, Phébert, ivre de joie et de rire, continue de danser. Puis il n’y tient plus, et sort dans le couloir entraîner dans sa gigue folle le commissaire, la femme de ménage qui fait voltiger de la cendre partout, et les deux elfes fêtard qui tentaient discrètement de se faire la belle après avoir dissout la serrure de la cellule de dégrisement avec de l’acide roumain. Puis tout ce beau monde se calme ; les policiers raccompagnent les elfes jusqu’à la porte et leur indiquent courtoisement où se trouve le plus proche métro tandis que la femme de ménage reprend l’analyse de ses dossiers en soupirant ; le commissaire, lui, astique la boule dorée de la rampe d’escalier en chantant des airs de son pays. Phébert fait son discret et file chez Francis reprendre une activité normale.

dimanche, février 04, 2007

Sois grosse et tais-toi (chapitre 11)

« On s’ennuie, on s’ennuie ! » râle Nicole, l’assistante cadre dont le bureau donne sur celui de Claudia. Sa phrase aurait dû tomber à plat, remuant au mieux la poussière qui dort sur les dossiers disposés en vrac le long de la fenêtre. Il n’y a, de toutes façons, pas un jour où Nicole ne se plaigne ; et Claudia, qui se masse encore les oreilles pour y faire revenir le sang suite à son aventure extraordinaire au cœur de la pilosité nippone, a depuis longtemps perdu l’habitude de prêter la moindre attention aux propos de sa supérieure hiérarchique.

Avec Nicole, la semaine démarre classiquement avec la « sempiternelle complainte de l’expresso » de l’automate, qui n’a d’italien que le nom – et pour un prix d’Auvergnat encore ! Avec un syndicat qui s’occupe davantage de politique que du quotidien des camarades, forcément. Il ne faut pas trop rêver. La plupart du temps, la cantine passe au menu du mardi dont l’après-midi est ponctuée de petits soupirs appuyés, faisant bien comprendre à Claudia et aux autres la gravité de l’état de ses boyaux. Il est bien entendu qu’un flic hargneux fait son boulot mieux qu’un policier tirant sur la digestion, mais enfin, de là à le tenir en éveil par la crampe stomacale, il y a un pas – non ? Elle ferait une appendicite après ces rognons sauce bleue que, tenez, ça ne l’étonnerait qu’à moitié.
Le mercredi est visité par la grâce une semaine sur deux ; Nicole, qui est aux 9/10èmes annualisés, pose sa journée pour aller rendre visite à sa cousine en maison de retraite à Val de Fontenay. Une bien jolie promenade qui alimente la Jérémiade du Jeudi : comment une simple institutrice peut-elle se payer une maison de retraite de ce standing, dites-le moi ? Tandis qu’elle, cadre de la Police Municipale, devra sans doute endetter ses enfants jusqu’à la quinzième génération pour acheter à crédit les trois planches servant à fabriquer le cabanon minable qui abritera ses vieux jours ? L’apothéose de l’acrimonie vient, enfin, sur le coup du vendredi 16H. A regarder ses collègues cadres, ces gros dégoûtants qui se débinent déjà pour gagner leur maison bourgeoise de campagne, elle ricane et clame qu’elle n’a, Dieu merci, ni ces moyens ni ces appétits-là. Et de conclure sur un long, long soupir accompagné de sa sacro-sainte maxime : « Cette semaine était inintéressante, à un point…! Seuls les chacals ont dû fouiller assez dans les ordures pour y trouver des os à ronger. Bon week-end à tous – enfin, bon, s’entend ! » Et de claquer de ses petits talons gras sur le lino passé du commissariat ; de marcher d’un pas soutenu sur le trottoir qui longe le bâtiment en grimaçant contre le temps qui n’attend que la fin de semaine pour tourner maussade ; de s’engouffrer, enfin, dans la bouche de métro en imaginant (à raison) que ses collègues, qui ne supportent rien et surtout pas la vérité, doivent s’estimer soulagés par son absence pour trois jours. Enfin, si ça peut les rendre heureux…

L’énième récrimination de Nicole aurait donc dû rejoindre la longue cohorte des mots qui se perdent à tout jamais ; mais Claudia, à l’affût depuis le début de la journée, répond d’un ton faussement détaché : « On s’ennuie, on s’ennuie… il faut le dire vite ! ». Sa supérieure hiérarchique feint le désintérêt mais son appétit cancanier est indubitablement réveillé ; ce qui la pousse à répliquer : « une nouvelle affaire ? Oh, ou bien est-ce encore une de ces… « disparitions » ? C’est tellement lassant à la fin ; moi, cela ne m’intéresse plus ». Nicole opine, complice ; les codes ont été respectés de part et d’autre. Chacune se jugeant plus fine que l’autre, à avoir amené mine de rien la conversation précisément où elle l’entendait, les deux commères se sentent en confiance ; et leurs deux visages, désormais cramoisis par la curiosité avouée, se tournent l’un vers l’autre. La lumière semble se tamiser, l’air brassé par les pales d’une climatisation hors d’âge se change en ouate brumeuse.

« J’étais dans le bureau du Lieutenant cette après-midi, pour la visite des Japonaises. (Un temps de silence, qui calfeutre encore l’atmosphère). Elles l’ont rudement secoué ! Et encore, ce n’est pas tout… (baissant la voix, intrigante) Il l’a dit !
Mais Phébert déboule brusquement dans le bureau, interrompant la confidence. Il lance : « Encore à commérer, les vieilles pies ? Vous ferez parvenir ce dossier au Préfet, c’est urgent. Par ailleurs, n’avez-vous jamais pensé à monter un groupe de percussions pour personnes âgées ? Les plus vieilles carcasses sont celles qui résonnent le mieux, non ? ». Il pose le dossier sur le bureau de Claudia, fait une grimace dans le dos de Nicole et ressort de la pièce. Après le temps incompressible de 4’17’’, chronométré en maintes occasions, les deux femmes sont à nouveau sûres d’être tout à fait entre elles. Claudia penche à nouveau la tête et répète à l’oreille de sa chef l’intégralité de la discussion entre Phébert et les Japonaises ; Nicole, qui roule des petits yeux de goret, la coupe à plusieurs reprises par ses exclamations extasiées.
« Et le stimulus, l’a-t-il donné ?
- Bien sûr, je ne peux pas être certaine, mais il me semble qu’il a parlé de…
- … De… ? Dites-le moi, Claudia. N’ayez crainte, c’est pour apporter au dossier ; ne faut-il pas informer le Préfet au mieux ? D’ailleurs, je suis sûre que ce cochon de Phébert a bâclé son rapport ».
Nicole ouvre le dossier, rompant sans pudeur le sceau de confidentialité apposé par Phébert quelques minutes plus tôt ; elle parcourt les premières pièces, s’arrête sur une note manuscrite et la balaye des yeux en ronchonnant que ce travail a l’air d’être moins mal fait qu’à l’accoutumée. « Peut-être ce vieux canasson réfléchit-il enfin à son avancement, tiens ». Elle arrive au bas de la première page, la tourne ; déchiffre le haut de la suivante, et pousse un cri aigu.