« Tiens, la pimbêche a pris de l’avance sur le week-end ? ». Phébert, entré de nouveau dans le bureau, secoue gentiment Claudia par les épaules en lui disant : « Bon, eh bien ce n’est pas tout ça qui fera arriver ce dossier chez Lenayre, hm ? Tiens, vous seriez gentille d’y aller, vous, puisque votre aimée collègue, dans son très admirable professionnalisme, a préféré prendre la tangente quand on avait besoin d’elle. Mh ? ». Puis il avise le petit tas de cendres au pieds de la secrétaire tétanisée et ajoute, insouciant : « Mais ne vous inquiétez donc pas pour ça, mon petit, ce n’est pas votre faute après tout – si ? La femme de ménage passera ce soir et enlèvera tout ça. Allez, allez ! Il faut se presser maintenant, vous ne croyez tout de même pas que Dieu le père, en la personne boursouflée de notre sympathique Préfet, a prévu de camper ce week-end dans son bureau à vous attendre – mh, non, si ? Il faut, n’est-ce pas, se décider, ou bien ? Allons - allons ».
Et la secrétaire, en gentil petit automate, deux, trois, se saisit du dossier et attrape d’une main tremblante son manteau. Et un’ ! Deux, trois, part à petits pas chassés en direction de la porte, qu’elle trouve par miracle ; valse encore sur quelques mètres, toute étourdie des évènements qu’elle vient de traverser. Passe, ivre, sur le pallier du commissariat tandis que les vieilles commères du quartier la dévisagent, deux, trois ! D’un’ ! Œil mi-goguenard, mi-réprobateur.
Pendant ce temps, Phébert se note de ne plus user de tels clichés. « L’œil mi-goguenard, franchement… galvaudé, non, si ? Et la réprobation des vieilles, on sait ce que ça vaut, z’et deux, z’et trois ! ». Dans son bureau, il étudie ensuite les dernières techniques de mise en abîme ; sa pratique en la matière ne le satisfait pas encore tout à fait... m’enfin, il en sortira toujours quelque chose de bon, s’pas, ou bien ? Il improvise quelques pas de valse dans les 3m2 dont il dispose, accompagnant en pensées la secrétaire toute à ses circonvolutions le long de son parcours jusques aux bureaux de la préfecture.
Claudia arrive, tremblotante, à la porte de Lenayre, et y est accueillie par la secrétaire. « Vous comprenez, si l’on ne filtrait pas tout ce qui nous arrive des petits commissariats de quartier, où en serait Bruno – mille pardons, Mr Lenayre – je vous le demande ? Laissez-moi voir ce dossier… merci ? » ; la secrétaire parcourt les premières pièces des yeux ; s’attarde sur une note manuscrite, couine comme une souricette et va discrètement saupoudrer le plancher. Claudia se sent franchement vaciller, un’ ! Et tombe droit dans les bras du Préfet apparu dans l’entrebâillement de la porte ; galamment, celui-ci lui permet de finir son pas, deux, trois ! Et récupère le dossier. Puis il aperçoit son assistante passablement répandue par terre, dispersée sous les talons chancelants de sa partenaire. Contrarié, il remet aussi sec le dossier entre les mains de Claudia et lui balance d’un ton cassant : « Encore cette affaire ? Mais je le connais par cœur, mon petit ! Vous ne croyez tout de même pas m’apprendre encore quoi que ce soit sur le sujet ? Il est pour la Présidence – oui, ajoute-t-il en voyant Claudia écarquiller à outrance ses yeux chavirés, oui, parfaitement, pour le Président ! Eh bien, croyez-vous qu’il passe son temps à faire les musées ? A collectionner des cocottes en papier (et il se lance dans une pantomime grotesque, jusqu’à apercevoir du coin de l’œil les journalistes qui l’attendent pour sa conférence de presse hebdomadaire) ? Bon, bon, je n’ai pas que ça à faire ! Filez au Palais le lui remettre en main propre ! Eh bien oui, quoi encore ? S’écrie-t-il sur un air faussement dramatique face à Claudia, désormais au bord de la syncope. Croyez-vous qu’on lui transmet ses messages par pigeon voyageur ? Ou qu’il est doté d’antennes télescopiques (et il mime un cafard géant se trémoussant en agitant les pattes) ? Zou, zou ! Du balai ! D’ailleurs, vous direz à l’agent de surface de passer nettoyer tout ce gâchis (soupir). Je ne suis pas là pour tenir la maison, est-ce qu’il faudrait aussi que je fasse les travaux de plomberie, que je repose le papier peint (et il agite en l’air d’imaginaires clefs de huit) ? Hum, eh bien, bon – zou ! »
Claudia repart, pizzicati sur la pointe des talons, houpeli-houpela ; enlace au passage le planton de service, sort et tournoie au cou d’un lampadaire avant de faire signe, ivre morte, à un taxi.
Elysée. Faste présidentiel ; tapis rouge et maître du protocole, « remettre un pli en mains propres au Président ? Mais vous n’y pensez pâs !! Grands Dieux, laissez son assistante viser les documents, c’est un mi-ni-mum ! ». Un pouic plus tard, et quelques cendres par terre, Claudia prend sur elle de tourner en personne la lourde poignée dorée du bureau présidentiel ; produit sa meilleure révérence, se remémorant trop tard son lumbago – et se présente à la table de l’Illustre courbée jusqu’à terre. Puis c’en est trop, elle se met à tournoyer frénétiquement dans la pièce en soufflant comme un lapin ; cymbales, cymbales, deux, trois ! Z’et une, finit sur le canapé Louis XV en pleurs convulsifs qu’elle mouche dans un petit coussin mordoré, celui que le Président a coutume de serrer contre son bidon quand il a le blues et qu’il se croit seul.
Toujours dans son bocal à lino vert, Phébert, ivre de joie et de rire, continue de danser. Puis il n’y tient plus, et sort dans le couloir entraîner dans sa gigue folle le commissaire, la femme de ménage qui fait voltiger de la cendre partout, et les deux elfes fêtard qui tentaient discrètement de se faire la belle après avoir dissout la serrure de la cellule de dégrisement avec de l’acide roumain. Puis tout ce beau monde se calme ; les policiers raccompagnent les elfes jusqu’à la porte et leur indiquent courtoisement où se trouve le plus proche métro tandis que la femme de ménage reprend l’analyse de ses dossiers en soupirant ; le commissaire, lui, astique la boule dorée de la rampe d’escalier en chantant des airs de son pays. Phébert fait son discret et file chez Francis reprendre une activité normale.