dimanche, avril 29, 2007

Lausanne - Paris au fil du rail (chapitre 5)

  • Je maintiens, reprend le chercheur obstiné, que chercher à prendre la Vie de court est paradoxal et intéressant. Voyez plutôt, Madame a décidé de fumer, oblitérant volontairement sa vie de dix à vingt ans ; elle a repris à Dieu le droit de mort, de même qu’elle pense, en temps que femme, lui avoir ravi le droit de vie.
  • C’est une question de respect, avance la fumeuse. Je ne ravis rien à qui que ce soit, je profite tout simplement et de la vie, et de la liberté que me confère cette vie. A l’inverse, si je m’interdisais de faire quoi que ce soit qui puisse toucher à la vie, la mienne y compris, j’aurais l’impression de refuser un cadeau du Ciel. N’est-ce pas le plus beau des mercis que de montrer à son Créateur que l’on dispose librement de ce qu’il nous a librement donné ?
  • Vous êtes timbrés, vous autres ; vous viendriez du Vaudois que cela ne m’étonnerait pas plus que cela, intervient le vieux sectaire. Moi, ma vie, elle me regarde et elle est ce que j’en ai fait, mais je n’ai pas eu le choix. La faute au système, je pense, finit-il sentencieusement, d’un air de dire « je pénètre à l’instant le cénacle de la philosophie politique ».
  • Je, theu, rheu, tente le vieux au coude pointu qui n’avait rien dit jusqu’à présent. Je, rheu, ne pense pas que, theu, voyez si vous pouvez le penser.
  • C’est l’air conditionné, s’écrie la vieille hystérique. Je le sais bien, moi, qu’on tombe malade dans ces trains climatisés. Tenez, mettez-vous mon écharpe autour de votre cou, ajoute-t-elle en tendant au vieux son étole orange passé.

Affublé de l’écharpe, le vieux tente de reprendre ; il crache, tousse, rheu-teuh-te, puis abandonne d’un geste du coude avant de revenir à son mot croisé (« La Gazette de Vevey », en page 14).

  • Toujours est-il, s’entête la fumeuse, que j’ai choisi de fumer. J’ai choisi de monter dans ce train, je choisirai d’en descendre ; vous voyez bien que c’est on-to-lo-gique.
  • Je ne vois pas ce que le vin vient faire ici, rétorque le vieux sectaire. N’essayez pas de m’embobiner, ça n’est pas aux vieilles marmites qu’on apprend à faire la grimace !
  • Je ne voudrais pas vous reprendre, s’insère perfidement le chercheur, mais l’expression exacte est : « c’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes », ou : « ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire la grimace ». Cela dit, la méprise est plus courante que vous ne le croyez –
  • Ne me prenez pas pour un con, jeune niais, l’interrompt le vieux sectaire. Je sais parfaitement ce que je dis. Il est hors de question que je m’assimile à un singe, à un singe m’entendez vous ! Et ce n’est pas à une vieille marmite comme moi (ce disant, il frotte son ventre proéminent) qu’on fera faire autre chose que de la see-krautt-soupe ! Vous ne savez pas, bien sûr, enchaîne-t-il en reniflant de mépris, ce qu’est la see-krautt-soupe… (il soupire, les yeux au ciel). Je vous explique.
  • Pas la peine, on connaît, lancé-je. Prenez des carottes, baissez-leur le froc, mettez-les dos au lac et faites-les sauter sur leurs adversaires les navets.
  • Très spirituel, jeune chimpanzé, me répond le vieux sectaire. Vous vous croyez drôle ? (En réalité, pas vraiment, non). La see-krautt-soupe se fait uniquement dans ma région, avec une herbe qu’on ne trouve que là-bas. Autrefois (soupir nostalgique) on la faisait avec l’eau du lac, une des plus pures du pays ! Mais vos usines et vos tout-à-l’égout ont tout salopé. Enfin… je la fais pour ma part toujours avec l’eau du lac, parce que vos résidus toxiques ne suffiront pas à me mettre part terre.
  • C’est très instructif, déclare le chercheur. Notez, jeune homme, ça ne pourra que vous être utile dans le cadre de vos recherches sur les pâtes molles.

jeudi, avril 26, 2007

Lausanne - Paris au fil du rail (chapitre 4)

Dehors, les ultimes rayons du soleil subliment les forêts qui couvrent les collines environnantes ; elles semblent revenues à leur plus bel automne, le vert de leur nouvelle ramure se fondant au roux des feuilles demeurées accrochées tout l’hiver à leur branchage nu. Une femme, fumeuse au long court a priori, tousse à fendre l’âme à l’autre bout de la rame ; elle demande en anglais à son voisin de lui passer la bouteille d’eau ; boit ; tousse à nouveau, et se tait.


Dans la travée principale, l’hôte SNCF passe et propose boissons chaudes et fraîches à chacun ; je suis persuadé qu’il s’agit du présentateur du JT de l’été précédent ; mais j’évite de me tourner en ridicule et me tiens coi. Je m’ennuie, toutefois. Changer de wagon ? Ce pourrait être une stratégie payante mais il est un peu tard pour réinvestir dans une discussion, une accroche. Je note donc dans le coin de mon calepin : « pâtes molles ; catch », prévoyant de recycler à l’occasion ces deux cas de figures développés avec un certain succès aujourd’hui ; puis je me tourne côté vitre, et tente de m’endormir.

Cahot – bosse au front, cahot – bosse au front, cahot – bosse au front. Je relève la tête et hurle que j’en ai vraiment marre ! Ras le bol de ces damnés trains pas foutus de rouler droit sur des rails pourtant strictement horizontaux. La vieille hystérique, qui a le pardon facile (ou la mémoire de son âge), se penche vers moi et me rétorque qu’on roule aujourd’hui infiniment mieux qu’il y a cinquante ans, où l’on devait s’arrêter pour laisser passer les convois de soldats vers le front ou lorsque, la voie ayant été bombardée, il fallait descendre et marcher le long du ballast jusqu’à la gare suivante.

  • Vous me faites bien rigoler, mémé ; à l’époque de votre naissance, le train n’existait pas et il fallait se taper des chariots à bœufs, descendre dans les champs pour cueillir des carottes et redémarrer le moteur. Et encore, je vous parle d’une époque à laquelle la roue avait déjà été inventée.
  • Vous êtes un impertinent, et un polisson, me renvoie la vieille piquée. Mais c’est vrai que vous autres sportifs de haut niveau, vous en avez plus en couenne qu’en cervelle, hein ?

J’esquisse un geste du tranchant de la main, la vieille couine de terreur et se recroqueville au fond de sa place. Je souris alors en montrant les crocs, sors un grognement à la limite du râle puis, m’estimant satisfait, cesse mon intimidation sur un dernier rictus.

  • Vous finirez bloqué un jour, prophétise la vieille d’un ton craintif ; mon voisin de pallier louchait, on lui a soufflé sur le nez et il est resté ainsi depuis ! Vous verrez, vous verrez, la vie n’est pas tendre avec ses créatures.
  • Comme on fait son lit, l’on se couche, observe la fumeuse au long court ; voyez si j’ai attendu que la vie me coince – non ? J’ai pris les devants, et décidé de ma vie comme je l’entendais.
  • C’est intéressant, intervient à son tour le chercheur ; on ne peut pas décider pour la vie après la vie, mais avant… si ? L’Homme peut donc précéder sa destinée, s’il ne peut la différer. En vérité, c’est assez riche comme idée !
  • C’est crétin, oui, rétorque le vieux sectaire. Regardez madame : la vie avait décidé qu’elle fumerait à en tousser comme une toxico, et elle l’a fait ! Le fait qu’elle ait cru décider de sa propre vie n’est qu’un effet de manches du Destin, son ultime sarcasme. En réalité, nous sommes tous nés, nous mourrons tous ! Je ne crois pas à ces fadaises de liberté.
  • Regardez pourtant : le mépris est imposé à l’homme par l’homme, tandis que la méprise passe de la nature à l’humanité. Vous voyez donc bien qu’il est conceptuellement possible de disjoindre les choix de la Vie sur l’Homme des choix de l’Homme sur l’Homme, non ?
  • Je ne vois pas trop, non, lancé-je depuis mon fauteuil tout au devant de la rame.
  • Vous, professeur, on vous demandera votre avis quand on en viendra à l’analogie de la nouille et de l’homme, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, me balance le chercheur.
  • Faites attention tout de même, glisse la vieille effrayée, c’est un violent. Tout à l’heure, il a menacé de me réduire en bouille... Notez qu’il ne l’aurait pas fait sans s’en mordre les doigts, poursuit-elle ; mon gendre est policier à Toulon, il connaît le cousin du Préfet – ça lui aurait coûté cher !
  • Toujours est-il, s’obstine la fumeuse, que j’ai choisi de fumer, non ? J’aurais aussi bien pu choisir d’aimer la peinture du XVIIIème siècle, ou être danseuse de revue (ricanement du vieux sectaire, qui s’offre l’image in petto). Mais j’ai préféré fumer. Vous-même, vous choisissez bien la couleur de votre personnel, non ?
  • Vous avez les oreilles bien pointues, déclare le vieux sectaire d’un ton acrimonieux. Faites-vous danseuse du ventre chez les elfes, vous aurez du succès !

Le contrôleur, qui arrive dans la rame, met un terme à cette discussion ; contrôle des billets, amende à la vieille hystéro qui a « oublié son ticket chez son gendre de Toulon – Mais on est dans un Lausanne-Paris, Madame – Et alors, on peut bien faire un crochet par chez soi avant de rallier la ville lumière, non ? ». Enquête d’un Suisse romand à l’accent pachydermique pour savoir d’où l’on vient (« je n’aime pas beaucoup vos questions, mon vieux ; d’où venez-vous vous-même ? » récrimine le vieux sectaire), où l’on va (j’ai une réponse toute faite, mais je la garde pour moi) ; pour quel motif (vingt minutes d’exposé sur le mépris, dont le Suisse se serait bien passé).

dimanche, avril 22, 2007

Lausanne - Paris au fil du rail (chapitre 3)

  • Marre de ces gens ? Me glisse sa nouvelle voisine émoustillée ; il s’agit d’une vieille visiblement en manque d’animation – le genre « vieille à l’affût ». Elle ajoute : irez-vous au bar ? Ils proposent un choix de sandwichs et de boissons fraîches ou chaudes – je les trouve à titre personnel chères et synthétiques au possible mais que voulez-vous… il faut bien se nourrir, non ?
  • Non, rétorqué-je du tac au tac ; et je me relève pour m’asseoir un rang plus loin.

Eviter à tout pris les pépiements hystériques d’une vieille en mal de petits enfants ; ça piaille, ça geint et ça finit par vous refiler ses puces. Je l’entends maugréer que la jeunesse, n’est-ce pas, est toujours aussi impolie et qu’elle lui mettra des claques. Je balance au dessus de mon dossier : « Essayez toujours, je suis catcheur professionnel et je gobe trois vieilles chaque jour à l’entraînement ».


La vieille se le tient pour dit tandis que le chercheur, réveillé comme par miracle, me regarde à présent avec des yeux emplis de dédain. Allons donc, professeur au Collège de France, pourquoi pas marabout de l’Elysée ! Quant au second voisin, le rogomme sectaire, il se lève à son tour et se penche vers moi pour me dire, ravi :

  • savez-vous que la lutte dos nus est née dans notre canton ? L’actuel champion de la discipline habite d’ailleurs notre lotissement.
  • Ah oui ? demandé-je par pur réflexe.
  • Eh oui ! Vous savez, la lutte à dos nu demande une très grande force, mais aussi beaucoup de jugeote ! Chacun des quatre adversaires tombe la chemise, se place dans le cercle et tourne le dos à ses opposants. Il n’a pas le droit de les voir ! C’est interdit. Le combat se déroule ensuite de la sorte : chaque combattant, à son tour, doit bondir – de dos toujours – vers un de ses adversaires et tenter de le sortir du cercle. Il n’a pas le droit à l’erreur ! Tenez, poursuit le deuxième voisin avec animation, lors du tournoi de l’an dernier, Timmy a sauté sans toucher personne… non seulement il est sorti du cercle et s’est disqualifié, mais il s’est déplacé un lombaire. Aujourd’hui il est en rééducation à Bâle mais, glisse le vieux d’un air secret, si vous voulez mon avis – il est fini. C’est que ça ne pardonne pas ! La lutte à dos nu, c’est quelque chose… vous verrez, conclut-il d’un ton sentencieux.

Je réponds : « Sûrement. J’ai moi-même pratiqué la lutte à chevilles enflées et le combat à capitalisation, du temps où, n’est-ce pas…

  • Je ne connais pas ces sports, mais je suis sûr qu’ils ne valent pas la lutte à dos nu, rétorque le vieux. Tout de même, vous avez un palmarès ?
  • Bien sûr ; j’en ai eu un pendant 6 ans, un petit modèle à poils courts qui faisait mon bonheur. Mais il a été fauché par une mobylette de livraison et je n’ai jamais eu le cœur à en avoir un autre. Excusez-moi, c’est très personnel.
  • Je vous en prie, répond le deuxième voisin en se demandant, pour la seconde fois, s’il a affaire à un crétin fini ou à un narquois de première.

Il va se rasseoir et reprend la lecture de son livre : « La taxidermie facile ».

mercredi, avril 18, 2007

Lausanne - Paris au fil du rail (chapitre 2)

Dehors, le soleil a quasiment disparu ; j’imagine qu’il est en train de chauffer la croûte terrestre à ras de campagne, comme on dore le bord d’une pizza avant de la disposer sur la grande assiette plate. Galilée, Newton, en voilà des énergumènes, me dis-je amusé tandis que le monde se grise peu à peu de l’autre côté de la vitre. Quelques passages attirent encore mon œil, comme ce semblant de marécage à l’eau plissée qui serpente entre des touffes d’ajoncs frileux, pliés par la brise du soir. Les coteaux gagnent en volume, portant désormais plus loin leur ombre épaisse. Il n’est pas de détail dans le paysage défilant qui n’ait légèrement gagné à cette déclinaison solaire, jusqu'à cette petite route qui borde la forêt et glisse sous la voie ferrée ; elle semble elle aussi désormais plus typique, mieux ancrée dans le paysage.

Un tunnel à présent ; sera-t-il assez long pour que l’autre côté soit plongé dans la nuit ? Non ; en revanche, ce qui est étonnant, c'est que le soleil qui était derrière le train se retrouve à présent devant. Il n’y a pas de doute possible, les ombres qui étaient portées dans un sens sont résolument orientées dans l’autre. Comment est-ce possible ? J’échafaude mille conjectures : si mon train avait passé l’équateur en même temps qu’il avait traversé ce tunnel, l’inversion du soleil serait-elle logique ? Je cherche ensuite une analogie avec la force de Coriolis, et regrette d’avoir froissé le chercheur. Après tout, celui-ci aurait peut-être trouvé une explication au phénomène. Prêt à m’excuser dans les formes, je me retourne mais mon ex-voisin sommeille, la tête lourdement posée sur sa tablette. « Bravo le sens de l’observation », pensé-je en espérant secrètement qu’il bave par sa bouche entrouverte, juste pour le plaisir de le voir pris en flagrant délit par le contrôleur.


Pendant ce temps, le train est arrivé à Frannes ; la rame de TGV doit être jumelée à une autre rame en attente, et une voix préenregistrée avertit les voyageurs qu’aucune descente ne sera possible avant la complétion de cette opération technique. Mon nouveau voisin grommelle qu’il n’en est pas question :

  • On ne me forcera pas à me jumeler avec quelqu’un que je ne connais pas !
  • Vous êtes sérieux ? Lui demandé-je.
  • Jeune homme, j’ai vécu dix ans dans une barre HLM ; on ne me demandait pas mon avis avant de faire emménager de nouveaux voisins, on ne m’a pas davantage consulté pour changer la concierge, même si c’est la seule idée sensée que je prête à la Régie sur ses cent derniers mandats. J’ai déménagé dans un lotissement au syndicat duquel je participe : nous accueillons, ou refoulons collégialement tout nouveau postulant ; nous choisissons sur curriculum vitae le personnel d’entretien de nos jardins et des espaces communs. Tenez, la semaine dernière nous avons d’ailleurs voté en faveur d’un facteur qui vient pourtant d’un autre canton que le nôtre ! C’est vous dire que nous ne faisons pas cela par esprit sectaire, mais dans l’idée de vivre là et comme nous le souhaitons. Pour revenir à notre sujet, imaginez que la nouvelle rame soit peuplée de touristes obèses en visite, le surpoids entraînera, c’est fatal ! un retard pour l’ensemble des voyageurs ; sans compter l’amortissement du train qui en sera accéléré, surenchérissant ainsi de façon larvée le coût de nos transports. Vous savez combien me coûte mon abonnement annuel de train ? Non, bien sûr, vous ne savez rien, conclut mon nouveau voisin avec un petit rire gras un peu forcé. Vous êtes jeune, la vie vous sourit ? Attendez de voir, recouvrez davantage votre carcasse de peau morte et nous en rediscutons.

Je hasarde : « Dans trente-cinq ans, même lieu, même heure ».

  • Ah ! s’exclame le voisin en claquant formidablement ma cuisse de sa main calleuse. Vous me plaisez, vous ! Allez, je plaisantais. Si d’autres pèlerins veulent s’arrimer à mon train pour avancer, ça ne me dérange pas ! Je suis bon prince.
  • Je savais bien qu’il y avait, au fond de vous, une petite perle d’amour »

Et je conclus d’un large sourire qui laisse à penser que je suis sincère autant que le fait que je me moque ouvertement. Puis je me lève pour aller aux toilettes ; un cahot du train me jette sur un vieil homme sec qui s’excuse d’un geste d’avoir le coude aussi pointu ; je disparais dans la cabine, réapparais quelques minutes plus tard et vais m’asseoir à une nouvelle place – ma troisième depuis le début du voyage.

dimanche, avril 15, 2007

Lausanne - Paris au fil du rail (chapitre 1)

Je vous livre, brut de décoffrage, le détail de mon Lausanne - Paris. Ecrit au fil de l'eau, vous excuserez donc les incohérences d'enchaînement que la densité de tranche de vie à laquelle j'ai été confrontée a pu parfois induire. A priori, 6 chapitres, sauf à ce que je décide d'enjoliver en cours de route ;-) mais pour le reste, tout -ou presque- est vrai (ou pourrait l'avoir été) !

La vitre du train qui me ramène de Lausanne à Paris me renvoie l’image d’un homme à la peau piquée d’une barbe de 4-5 jours ; le cheveu rare et anarchique ; mes yeux, sérieux et plissés pour échapper à la lumière du soir qui tombe, affichent un regard fixe et interrogateur. Les rais de lumière jouent avec des poteaux de voie ferrée ; les arbres d’une futaie vite dépassée ; puis frappent le train de plein fouet à la traversée d’un long champ dont le pigment tient du brun et du vert foncé. Je m’évalue d’un regard que j’imagine sans concession. Je remarque que je suis plutôt bronzé ; qu’un cheveu dépasse au dessus de mon oreille droite.
Le soleil s’est caché en arrière du train, n’en restent que les rayons portés au ras des prés ; les premières vaches broutent une herbe tiédie par la journée ; et je m’en imagine le parfum, que j’associe sans grande imagination à celui du miel au dessus duquel bourdonneraient quelques mouches encore ankylosées au sortir de l’hiver. Un soupir, une décrispation des yeux ; puis à nouveau la contemplation du paysage qui défile sans se presser ; vallonnée, la région paraît paisible ; les villages n’y sont que partiellement typiques, les vergers en fleurs beaux comme partout. Je cherche pourtant à traquer un élément novateur, une chose atypique – des nuages à la forme impromptue ? Un voisin à la bouille incroyable ? Mais… rien. Un autre soupir, plus appuyé quoique toujours serein (cheval bien nourri ne renâcle que par habitude).

Alors que je désespère de trouver de quoi occuper mon imaginaire, je suis interpellé par mon voisin, un homme en voyage « pour études ».

  • Que tapez-vous au juste sur votre portable ?
  • Je voudrais écrire un livre ; j’écris ce qui me passe par la tête en attendant que quelque chose d’intéressant la traverse.
  • C’est courageux, observe le voisin ; et il parcourt les premières lignes d’un regard distrait – mais c’est pourtant vrai que vous avez un cheveu qui dépasse au dessus de l’oreille !
  • Je suis navré, j’en ai si peu et je n’ai pas su les éduquer… m’excusé-je.

Un silence suit ; la discussion n’a pas permis d’embrayer sur une situation intéressante. Je décide donc de forcer le destin et tente à mon tour d’engager la conversation :

  • Je travaille sur les nouilles ; nous essayons, en ce moment, de fabriquer des pâtes molles à partir de blé dur, ce qui – mais je ne vous apprendrai rien – est à la gastronomie ce que Newton fut à la rotation de la Terre : une révolution !
  • Je ne voudrais pas vous contredire, me reprend le voisin ; mais il s’agit sans doute de Galilée. Newton, c’est plutôt le coup du pommier.
  • Je suis de nouveau navré, j’ai si peu de neurones et je ne suis même pas capable des les tenir. Veuillez m’excuser.
  • Ne vous excusez pas, la méprise est plus courante que vous ne pourriez le croire. En réalité, mon étude porte précisément sur cela : « méprise et mépris dans les sociétés modernes » ; je tente de mettre à jour le lien que je crois exister entre la distorsion de vue que porte le sujet en butte à la méprise et le sentiment faussé qu’impose le sujet à l’objet de son mépris. Mais la méprise est une erreur, un fruit de nos sens ou de notre psychisme tandis que le mépris est, lui, un outil à visée sociale. Serait-il pourtant possible que le mépris soit purement et simplement issu d’une méprise ? Vous me suivez, j’espère : on ne mépriserait l’autre que parce que l’on serait soi-même en butte à une méprise.
  • Vous me semblez partir d’un postulat assez optimiste, qui voudrait que le mépris soit toujours infondé. Je ne suis pas sûr que cela soit toujours le cas : tenez, si on ose un parallèle avec les pâtes dures à base de blé tendre d’un côté – et les pâtes molles à base de blé dur de l’autre, …
  • C’est à dire, c’est plus compliqué que cela ; mais vous expliquer nous mènerait assez loin, je ne voudrais pas vous importuner.


Et le voisin de se replonger dans son journal.

  • Notez, hasardé-je pour tenter de tenir la discussion, qu’à bien y réfléchir vous devez avoir raison. Nouilles et blé n’ont pas grand chose à voir avec votre outil social. On peut même dire que la pâte est un objet distinctif d’une classe sociale tandis que le mépris, lui, en est un instrument – en gros, manger des nouilles ne vous mènera nulle part tandis que mépriser vous positionnera, potentiellement, « au dessus ». De là à postuler que, socialement parlant, les pâtes sont statiques et le mépris dynamique, il n’y a qu’un pas. Vous pourriez en faire un paragraphe dans votre mémoire, non ?
  • Vous forcez mon admiration, rétorque avec un brin de sarcasme le chercheur. Vous prétendez, vous qui découvrez le sujet, me fournir de la matière pour une étude que je mène depuis 18 mois ?


Je lâche : « je suis professeur de philosophie au Collège de France. Voyez si ça change la donne. Allez, toquard, remettez vos hypothèses sous l’œil du microscope et vous verrez que le mépris peut n’être pas toujours une méprise – c’est un axe de réflexion majeur que je vous livre, profitez-en ».


Puis, laissant mon voisin en plan, je me lève et vais m’asseoir un rang plus loin. Je me retourne pour observer la face mi-pourpre mi-violette du chercheur, et y vois une analogie assez intéressante avec cette sauce tomate–aubergine sur laquelle planche l’équipe marketing de mon entreprise de pâtes supposée. Ravi, je me carre dans mon nouveau fauteuil, et reprends ma contemplation.