- Je maintiens, reprend le chercheur obstiné, que chercher à prendre la Vie de court est paradoxal et intéressant. Voyez plutôt, Madame a décidé de fumer, oblitérant volontairement sa vie de dix à vingt ans ; elle a repris à Dieu le droit de mort, de même qu’elle pense, en temps que femme, lui avoir ravi le droit de vie.
- C’est une question de respect, avance la fumeuse. Je ne ravis rien à qui que ce soit, je profite tout simplement et de la vie, et de la liberté que me confère cette vie. A l’inverse, si je m’interdisais de faire quoi que ce soit qui puisse toucher à la vie, la mienne y compris, j’aurais l’impression de refuser un cadeau du Ciel. N’est-ce pas le plus beau des mercis que de montrer à son Créateur que l’on dispose librement de ce qu’il nous a librement donné ?
- Vous êtes timbrés, vous autres ; vous viendriez du Vaudois que cela ne m’étonnerait pas plus que cela, intervient le vieux sectaire. Moi, ma vie, elle me regarde et elle est ce que j’en ai fait, mais je n’ai pas eu le choix. La faute au système, je pense, finit-il sentencieusement, d’un air de dire « je pénètre à l’instant le cénacle de la philosophie politique ».
- Je, theu, rheu, tente le vieux au coude pointu qui n’avait rien dit jusqu’à présent. Je, rheu, ne pense pas que, theu, voyez si vous pouvez le penser.
- C’est l’air conditionné, s’écrie la vieille hystérique. Je le sais bien, moi, qu’on tombe malade dans ces trains climatisés. Tenez, mettez-vous mon écharpe autour de votre cou, ajoute-t-elle en tendant au vieux son étole orange passé.
Affublé de l’écharpe, le vieux tente de reprendre ; il crache, tousse, rheu-teuh-te, puis abandonne d’un geste du coude avant de revenir à son mot croisé (« La Gazette de Vevey », en page 14).
- Toujours est-il, s’entête la fumeuse, que j’ai choisi de fumer. J’ai choisi de monter dans ce train, je choisirai d’en descendre ; vous voyez bien que c’est on-to-lo-gique.
- Je ne vois pas ce que le vin vient faire ici, rétorque le vieux sectaire. N’essayez pas de m’embobiner, ça n’est pas aux vieilles marmites qu’on apprend à faire la grimace !
- Je ne voudrais pas vous reprendre, s’insère perfidement le chercheur, mais l’expression exacte est : « c’est dans les vieilles marmites qu’on fait les meilleures soupes », ou : « ce n’est pas aux vieux singes qu’on apprend à faire la grimace ». Cela dit, la méprise est plus courante que vous ne le croyez –
- Ne me prenez pas pour un con, jeune niais, l’interrompt le vieux sectaire. Je sais parfaitement ce que je dis. Il est hors de question que je m’assimile à un singe, à un singe m’entendez vous ! Et ce n’est pas à une vieille marmite comme moi (ce disant, il frotte son ventre proéminent) qu’on fera faire autre chose que de la see-krautt-soupe ! Vous ne savez pas, bien sûr, enchaîne-t-il en reniflant de mépris, ce qu’est la see-krautt-soupe… (il soupire, les yeux au ciel). Je vous explique.
- Pas la peine, on connaît, lancé-je. Prenez des carottes, baissez-leur le froc, mettez-les dos au lac et faites-les sauter sur leurs adversaires les navets.
- Très spirituel, jeune chimpanzé, me répond le vieux sectaire. Vous vous croyez drôle ? (En réalité, pas vraiment, non). La see-krautt-soupe se fait uniquement dans ma région, avec une herbe qu’on ne trouve que là-bas. Autrefois (soupir nostalgique) on la faisait avec l’eau du lac, une des plus pures du pays ! Mais vos usines et vos tout-à-l’égout ont tout salopé. Enfin… je la fais pour ma part toujours avec l’eau du lac, parce que vos résidus toxiques ne suffiront pas à me mettre part terre.
- C’est très instructif, déclare le chercheur. Notez, jeune homme, ça ne pourra que vous être utile dans le cadre de vos recherches sur les pâtes molles.